Jour 106. Vendredi 30 mai 2025.
J’ai l’occasion de visiter la future maison de ma mère.
Déjà, à la lecture de la petite annonce, quelque chose ne m’emballait pas. Mais je ne parvenais pas vraiment à l’objectiver. Cette visite me permettra sûrement de mieux me rendre compte de ses avantages et inconvénients. Et de lui faire un retour sans doucher sa joie d’y emménager bientôt.
La décision étant déjà prise et très bien engagée, mon avis ne compte plus. Mais le fait que je sois la seule à avoir des réticences me laisse perplexe. Après tout, en matière de logement, chacun a ses propres critères « objectifs », en plus d’un ressenti totalement subjectif.
La visite me confirme dans mes réserves, et bien au-delà. La seule pièce qui pourrait ne pas faire l’objet de travaux à mes yeux, est jugée à refaire par ma mère et ma sœur qui achètent la maison.
J’imagine sans mal qu’ils n’auraient pas fait les mêmes choix que moi. Vraiment, en matière de « home, sweet home », l’objectivité n’existe pas !
« Je suis moins compliquée que vous. »
Cette petite phrase prononcée par ma mère active quelque chose de douloureux en moi.
Une pointe de jugement ? Sûrement. Mais pas que. Un sentiment d’injustice ? Peut-être bien aussi.
Je ressens le terme « compliqué » comme un jugement de valeur. Et je suis devenue hypersensible aux jugements, les percevant comme du rejet. Ceci génère des pensées comme « décidément, je ne trouverai jamais grâce à ses yeux ». Mon père me juge « incapable », ma mère me trouve « compliquée ». C’est peut-être moins grave, finalement. Mais ça m’affecte quand même.
Le « vous » englobe ma sœur et moi. La phrase est prononcée à propos de travaux à envisager ou pas. Or ma sœur et moi avons des points de vue différents à ce sujet. Ma sœur investit financièrement dans cette maison et s’investit pour s’occuper de ma mère.
Ma principale préoccupation est que ma mère reste en maîtrise de ce qui sera fait ou pas chez elle pour qu’elle se sente chez elle. Je ne vois pas en quoi ma position est compliquée, ni en quoi elle justifie que je sois mise dans le même sac que ma sœur.
Je ressens donc de la tristesse, de la colère et de la déception aussi.
Déçue de me retrouver encore dans ce maëlstrom émotionnel alors que l’échange me semblait factuel.
Avec le recul, je me demande si un schéma ne se répèterait pas, avec moi comme avec d’autres.
Ne parvenant pas à dire ses besoins et à poser ses limites, ma mère utilise des petites phrases piquantes comme mécanisme de défense. Ainsi, ne pas être « compliquée comme nous » lui permet de se positionner à part de nous et au-dessus des questions matérielles qui ne l’intéressent pas. Par cette phrase, elle se valorise.
J’aurais tellement préféré qu’elle soit capable de dire : je souhaite juste rentrer rapidement dans cette maison sans y faire trop de travaux car elle me convient telle qu’elle est. Au moins les choses auraient été clairement dites et le message n’aurait pas été brouillé par un jugement personnel.
J’ai souvent vécu ce type d’échanges. J’ai moi-même longtemps pratiqué lorsque je ne me sentais pas en capacité de dire factuellement et frontalement les choses. Finalement, ce maelström m’indique que j’ai fait du chemin. Je suis maintenant capable – la plupart du temps – de dire ce dont j’ai besoin, de poser mes limites, et de voir ce mécanisme à l’œuvre chez moi ou chez les autres.
Je suis peut-être compliquée et peu capable, mais au moins j’apprends à être moi-même tout en prenant soin des liens.
La vie est un chemin. Je suis fière de celui que j’ai déjà parcouru.