En face

Jour 100. Samedi 24 mai 2025.

Ils sont jeunes, en couple, entre amis. Ils ont des enfants, des métiers, des projets.

Je me sens vivre comme une vieille, seule, isolée. Je suis en panne sur mon unique projet.

Je ne les envie pas. J’ai eu moi aussi cette période-là.

Je m’imagine juste le regard cruel qu’ils ou elles pourraient porter sur moi. Je le redoute et je le ressens comme s’il était réel.

Une part de moi – que je suppose rationnelle – s’agace de ma part imaginative qui m’attire vers l’auto-destruction. « Ils sont entre eux, tu n’es pas au centre de leurs attentions. Ils ont certainement plein d’autres choses à partager. »

C’est très certainement vrai. Mais je suis lucide sur ma vie, sur la fréquence de mes relations amicales et sur l’effacement progressif de ma joie.

Je bute depuis des mois sur une marche et je n’ai pas encore trouvé comment la dépasser. Et à l’idée d’avouer que je n’avance plus, la honte m’envahit.

Pourtant je ne fais pas rien, et je progresse en connaissance de moi. Mais l’injonction sociale à faire et à s’accomplir est incontournable à l’extérieur et je l’ai bien intériorisée.

Serge Tisseron parle de la honte Promothéenne, celle que l’humain ressent en face de ses limites lorsqu’il se compare à une machine. La mienne semble de cet ordre-là tant je n’arrive pas à la rattacher à autre chose qu’une insuffisance de performance.

Je reçois régulièrement des remerciements pour ce que j’accomplis à mon travail, j’ai des contacts plus réguliers et sincères qu’avant avec mes amis, je constate que je sors progressivement de mes schémas mal-adaptatifs.

Mais je n’ai pas encore réussi à communiquer mon offre, ni trouvé mon premier client. Donc je retombe dans les mécanismes de fuite ou d’addiction : ne pas voir ou combler le vide intérieur.

Au centième jour de ce récit, j’aurais pu célébrer d’être arrivée jusqu’ici, me féliciter pour toutes les découvertes que j’ai faites. Mais non. J’ai choisi de penser et faire autre chose.

Je suis mon propre bourreau et je me suis pourri la soirée à mesurer l’absence des résultats qui me résistent.

Pourquoi ? Pour pouvoir me regarder sereinement dans le regard des autres.

« Si tu veux être malheureux, compare-toi. » Sénèque.